L’art de cultiver l’émerveillement chez les enfants

Une qualité essentielle

Dans un récent article du Washington Post1,la journaliste Deborah Farmer Kris présente toutes les vertus de l’émerveillement sur le bien-être émotionnel et mental, ainsi que sur les compétences sociales. L’émerveillement nous rend curieux plutôt que prompts au jugement, il développe nos facultés collaboratives, il nous rend humbles, généreux et altruistes. L’auteure se demande comment cultiver cette faculté chez l’enfant. Laisser à l’enfant du temps non structuré, pour jouer librement ou juste s’ennuyer, semble être la clé.

Ces propositions sont également défendues et développées par Catherine L’Écuyer, docteure en sciences de l’éducation et psychologie, chercheuse, consultante et conférencière, dans

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Ces propositions sont également défendues et développées par Catherine L’Écuyer, docteure en sciences de l’éducation et psychologie, chercheuse, consultante et conférencière, dans son livre « Cultiver l’émerveillement et la curiosité naturelle des enfants ». Les jeunes enfants ont une curiosité naturelle innée : l’eau qui ruisselle sur le sol, une coccinelle qui prend son envol, le bruit d’une cuillère qu’on tape sur une casserole… L’auteure nous dit que « c’est cet émerveillement qui incite les enfants à aller à la découverte du monde. Voilà où ils puisent leur motivation intrinsèque ». Cependant, en stimulant trop nos enfants – comme c’est souvent le cas aujourd’hui avec de nombreuses activités extra-scolaires, la multiplication des écrans et des jouets toujours plus nombreux – nous étouffons cette capacité à se motiver par eux-mêmes.

Catherine L’Écuyer ajoute : « Les enfants naissent émerveillés, il s’agit d’un mécanisme naturel, inné. Comme le dit Aristote, c’est par nature qu’ils désirent savoir. Mais pour que fleurisse l’émerveillement chez les enfants, il faut leur aménager un environnement respectueux de cette faculté. »

Quel est donc cet environnement qui permet à l’émerveillement de fleurir tout au long de l’enfance ?

Encourager le jeu libre

Le jeu procure de l’émerveillement à l’enfant ; il est en cela essentiel. Cependant, pas n’importe quel jeu. Simplicité est le maître-mot, des jouets « sans piles ni boutons » sont essentiels à son développement, car « l’élan de l’enfant doit suffire à les animer ». Le jeu libre, un élément essentiel du jardin d'enfantsL’enfant gagne à être libre dans ses jeux, sans qu’un adulte ne lui donne des instructions. C’est lui qui initie son jeu, de sa propre volonté. Dans cette approche, « le rôle de l’éducateur de la petite enfance [est considéré] non pas comme celui d’un instructeur mais comme celui d’un facilitateur, qui travaille avec discrétion et humilité. ».

Cette approche constitue la base pédagogique du jardin d’enfants Steiner-Waldorf où le jeu libre tient une place centrale. En intérieur, avec des éléments simples et naturels (morceaux de bois, tissus, planches, poupées de tissus…), et en extérieur (avec tout ce qu’offre la nature) chaque jour, le jeu permet de stimuler la créativité et développer les compétences sociales de l’enfant.

Une large place pour la nature

L’impact positif qu’a la nature sur les enfants est montré par de nombreuses études2 : amélioration des habiletés motrices, hausse de la confiance en soi, réduction du stress et des symptômes de déficit d’attention, amélioration de la capacité à coopérer.

Bien sûr, la nature est une formidable source de curiosité naturelle et une fenêtre sur l’émerveillement. « Nos enfants doivent réapprendre à observer patiemment le parcours d’un escargot, la croissance des fleurs, le glissement d’une goutte de pluie sur le dos velu d’une chenille, la floraison d’un arbre fruitier. Ils doivent réapprendre à s’émerveiller en arrosant des plantes, en cueillant des framboises… » La nature apprend également aux enfants que tout ce qui est beau et bon mérite du temps et de la patience.

Aller au contact de la nature avec les enfants, quel que soit le temps, est donc une activité privilégiée que l’on retrouve dans tous les établissements Steiner-Waldorf, du jardin d’enfants (avec des jeux libres extérieurs et des sorties en forêt) aux grandes classes (avec des cours de jardinage ou des stages forestiers).

Respecter le rythme de l’enfance

Le rythme frénétique de notre époque est contraignant pour les enfants car il ne correspond pas à leur rythme naturel. Pour Catherine L’Écuyer, « Les adultes doivent redécouvrir la sensibilité dont les a dotés la nature et qui s’est éteinte au gré des aléas de leur vie trépidante et parfois frénétique. Nous devons réapprendre à harmoniser l’attention que nous portons à nos enfants en fonction de leurs rythmes. »

Cela signifie aussi de ne pas chercher à accélérer le développement cognitif et affectif de l’enfant, en le sur-stimulant pour essayer de le rendre hyper-performant.

Dans les jardins d’enfants Steiner-Waldorf, l’enfant a le temps de s’épanouir dans son corps, de développer ses compétences sociales par le jeu, de vivre la joie du jeu libre sans être poussé à des apprentissages précoces, notamment celui de la lecture, qui ne commence qu’à 6-7 ans dans la pédagogie Waldorf.

Réapprivoiser le silence

Aujourd’hui, l’environnement est presque toujours bruyant, avec des écrans allumés diffusant un bruit de fond permanent. Confronté à ces différents stimuli, l’enfant ne peut pas garder son attention intacte. On remarque notamment que le jeu d’un tout petit est altéré lorsque la télévision est allumée près de lui, même s’il ne la regarde pas. La capacité des adolescents à appréhender de multiples tâches (par exemple faire leurs devoirs tout en écoutant de la musique et en surfant sur les réseaux sociaux) est un mythe, car leur capacité de concentration est en fait très réduite.

Pour les plus petits, il est recommandé d’aménager des coins calmes dans lesquels ils trouveront « un bon équilibre entre silence, son, paroles et images ».

Des rituels porteurs de sens

Notre vie est remplie de moments routiniers. Ils peuvent être répétés machinalement. Mais ce qui va nourrir l’enfant, ce sont les rituels, les « routines humanisées », porteuses de sens, que l’enfant peut associer à « des moments passés en compagnie d’êtres chers, de camarades de classe, de frères ou sœurs, de grands-parents… ». C’est pour cela qu’il prend plaisir notamment à écouter de multiples fois la même histoire avant de se coucher. Sans compter que ces rituels offrent plus de stabilité et de repérage dans le temps à l’enfant.

Dans les établissements Steiner-Waldorf, le cours des journées, des semaines et de l’année est rythmé par différents rituels qui se répètent. Ainsi, au jardin d’enfants, l’enfant retrouvera chaque jour de la semaine une même activité. Les histoires, comptines, jeux de doigts et rondes se répètent pendant plusieurs semaines, pour permettre à l’enfant de revivre chaque jour cette joie de les connaître, de les dire ou de les écouter.

L’année scolaire de tous, petits et grands, est rythmée par les nombreuses fêtes célébrées dans les  établissements Steiner-Waldorf. À partir du primaire, ce rythme se retrouve également dans la structure du cours de période.

Laisser sa place au mystère

Le mystère, c’est « ce qu’on a jamais fini de comprendre », une « possibilité infinie de connaitre ». Les enfants s’émerveillent donc devant le mystère « car ils y voient une occasion de toucher l’infini ».
Apprendre à lire et à écrire grâce à l'art
« Les enfants abordent le mystère avec humilité car ils se disent qu’ils ne peuvent pas tout comprendre. En tant que parent, notre rôle n’est pas de tout rationaliser, car cela aurait pour conséquence de réduire leur vision du monde », estime Catherine L’Écuyer. C’est malheureusement ce qu’il se passe lorsque l’accent est mis trop intensément sur l’explication rationnelle des choses, afin d’accélérer le développement de l’enfant.

Après les années de jardin d’enfants, où le mystère a toute sa place (loin des pré-apprentissages scolaires précoces), les premiers enseignements formels à l’école Steiner-Waldorf laissent également une place au mystère. En effet, plutôt que de tout expliquer à l’enfant dès son plus jeune âge par des théories savantes, l’enseignant cherche à évoquer chez l’enfant des images intérieures, adaptées à sa maturité, qui pourront se développer et se transformer au cours de la scolarité jusqu’à arriver au savoir scientifique lorsqu’il aura atteint l’adolescence.

La soif de beauté

« L’humanité peut vivre sans la science, sans pain, seule la beauté lui est indispensable. Tout le secret est là, toute l’histoire est là. » Dostoïevski.

La soif de beauté fait partie de notre nature profonde. Il faut donc entourer les enfants de beauté, en les mettant au contact de la réalité (par exemple en introduisant des éléments naturels comme le bois, la laine, de la verdure, de la lumière naturelle et des jouets simples qui ne clignotent pas et ne font pas de bruit, en lui montrant un vrai lapin et non un Bugs Bunny…).

Pour un enfant, la beauté est aussi ce qui est « naturellement bon pour lui et respecte sa vraie nature » : l’amour et le réconfort des parents, la gentillesse d’un enseignant, le jardin luxuriant qui offre des fruits et légumes variés et colorés.

Le beau est au centre de la pédagogie Steiner-Waldorf, tant dans l’esthétique (matériaux naturels, soin apporté aux salles de classes – par exemple avec le grand dessin au tableau qui accueille chaque jour les élèves ou la place de l’art dans le cursus…) que dans la qualité des relations qui sont recherchées entre professeurs et élèves et entre élèves eux-mêmes.


Tout cela permet donc à l’émerveillement de ne pas s’endormir, de ne pas donner un coup d’arrêt à l’imagination de l’enfant et à son élan naturel pour tout ce qui l’entoure.

« Apprendre devrait être un voyage merveilleux, guidé par une profonde réflexion sur ce que l’enfance exige : respect du rythme, de l’innocence, du sens du mystère et de la soif de la beauté », nous dit Catherine L’Ecuyer. C’est cette réflexion que l’on retrouve au cœur de la pédagogie Steiner-Waldorf.

Notes