Tricot et crochet à l’école primaire

Pour quoi faire ?

L’idée selon laquelle « se tricoter des chaussettes » est ringard… dépassé… peu rentable… est tenace dans les mentalités. Pourtant, le programme Waldorf fait la part belle aux travaux manuels avec du tricot et du crochet dans les classes primaires ! C’est donc en 5e classe (10 ans) que les élèves abordent l’apprentissage des chaussettes en tricot.


De quoi s’agit-il, pour les enfants ?

Les difficultés sont nombreuses : le passage de la ligne, avec le fil, au plan avec un « devant » et un « arrière », au volume avec un « dedans » et un « dehors », un virage à angle droit sans couture et de plus avec quatre aiguilles dans les mains, voilà qui paraît insurmontable et comme une énigme pour une grande partie de la classe.

L’objectif est bien de vivre ce passage du plan au volume, un thème également abordé et « nourri » avec la découverte de la géométrie par ailleurs, lié à ce regard neuf que l’enfant pose sur le monde. Puis, il s’agit d’accomplir l’exploit une deuxième fois tout en considérant mes pieds et en activant mes mains et mes doigts. Pour certains, orienter leur ouvrage n’est pas simple. La chaussette tourne à droite puis à gauche. D’autres gardent les mailles sur une seule aiguille et d’autres encore n’arrivent pas à redémarrer avec l’aiguille libre. Des soucis sans gravité ! Puis, au fil du trimestre, le rythme s’installe, l’élève prend de l’assurance et gère la fluidité de la circulation des aiguilles. Parfois la complicité d’un parent (grand-mère, tante, grande sœur ou frère) rassure aussi l’enfant. Naturellement avant de démarrer, nous observons notre corps. En pleine croissance, voilà le moment, en cette période de pré-puberté, où l’enfant développe une conscience différente de sa propre corporéité : une nouvelle sensibilité au chaud ou au froid apparaît, le moment est donc bien venu de nous occuper de couvrir ces extrémités. Nous mesurons, pour découvrir ses nouvelles dimensions : et surtout « mon » pied, j’en trace le contour ou je fais une empreinte que je compare à celle de mes camarades. Je marche, saute, me mets sur la pointe des pieds. J’expérimente. Puis je regarde les endroits où mon pied a le plus besoin de protection dans ma chaussure. Je me pose les questions : « Pourquoi plus épais ici, plus fin là et pointu au bout ? »

Le travail de la chaussette se divise ainsi : la tige, le talon, le pied, les diminutions du bout du pied. Pour chacune de ces parties et pour rester dans les proportions propres à chaque élève, le professeur donne comme repère la main et l’avant-bras. Les côtes sont hautes comme le petit doigt, la tige, du haut des côtes jusqu’à l’amorce du talon, correspond à une hauteur de main et la longueur totale de la chaussette s’ajuste sur la longueur de l’avant-bras. Pour la partie la plus ardue, le talon, nous jouons à diviser, soustraire, assembler et diminuer. Comme dans toutes les disciplines développant l’agilité et la dextérité, si l’élève est autonome, il doit travailler régulièrement chez lui.

Alors, pourquoi le tricot et maintenant les chaussettes?

Le cerveau a besoin d’énergie apportée par le glucose, mais aussi de stimulation. Les effets de cette stimulation, nous les trouvons à tous les niveaux. L’anatomie du cerveau de l’enfant se modifie lors des apprentissages. Apprendre à lire augmente les circuits cérébraux. Même observation pour l’apprentissage de la musique, les exercices de la motricité fine ou jeux de doigts, tissage, tricot, dentelle… Plus l’enfant reçoit une information, une nouvelle connaissance par différentes formes de stimulations, d’observations, comme « faire », « entendre », voire « dessiner », plus la nouvelle expérience prend du sens pour lui par la joie de comprendre, et pas nécessairement de la même façon que son camarade !
Ringard, les chaussettes ? Dépassé ? Pas rentable ?… Grâce à l’imagerie cérébrale moderne, nous voyons confirmé ce que Rudolf Steiner affirmait dans ses conférences aux professeurs au sujet de la nécessité de soigner une approche autre qu’uniquement intellectuelle lorsque l’on prépare la capacité à penser des enfants : c’est en agissant au travers de la motricité fine que l’on prépare une pensée diversifiée, ouverte, créative…

Pascale Attou